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S comme Sommeil

« Tu dors ? » est une question qui n’appelle pas de réponse. Quand je dors, ce « je » qui dort ne peut pas plus dire qu’il dort qu’il ne pourrait, par exemple, dire qu’il est mort. On peut donc penser que ce « je » est un autre, qui dort à ma place.

Ceci dit, ce n’est pas une partie de moi qui dort. Il s’agit de cet autre tout entier que je suis. Et dès lors qu’endormi, je suis alors soustrait à tous mes aspects, à toutes mes obligations, à toutes mes activités. A l’exception de celle de dormir, qui, justement, ne travaille qu’à suspendre toute fonction hormis celle cérébrale. On pourrait alors se comparer à un végétal que le sommeil induit, attaché, enraciné, pourrait-on dire, à son lieu, uniquement traversé par la respiration et la circulation. Cet état pourrait d’ailleurs être quelque peu angoissant : nous n’exerçons plus aucun contrôle sur ce qui se passe autour de nous, ni même dans nos pensées. Durant notre sommeil, les activités de nos semblables éveillés n’ont pas cessé et ce peut être dérangeant de savoir que quelqu’un s’est introduit dans notre chambre alors que nous étions dans les bras de Morphée ou bien même que quelqu’un sonne à la porte alors que l’on est dans un sommeil profond. Pendant que nous dormons, nous sommes absents, voyageant dans les contrées d’un monde inaccessible à notre conscient. La notion du temps n’existe plus, et, lorsque l’on réfléchit à propos du sommeil, il est assez troublant de constater que l’on passe tant d’heures dans un état détaché de la réalité
dont on ne garde parfois aucun souvenir. Le vent continue de souffler dans les branches des arbres, l’électricité alimente toujours le réverbère qui éclaire la rue, des voitures roulent encore à quelques mètres de notre abri et le temps s’écoule inlassablement, pourtant nous ne nous en rendons pas compte, nous ne voyons pas, nous n’entendons pas, nous dormons. C’est comme s’il ne restait que notre corps dépourvu de toute vie psychique.

Mais ce corps n’est pas sans vie : sans parler de notre organisme qui, bien qu’au repos, fonctionne, il n’est pas rare de découvrir en nous réveillant que nous ne sommes plus dans la même position que lorsque nous avons sombré dans le sommeil, ou bien qu’un oreiller est à l’autre bout de la pièce voire que nos draps ne sont définitivement plus bordés, attestant ainsi, bien que nous n’exerçons plus aucun contrôle conscient sur notre corps, que celui-ci bouge lorsque nous dormons. Ces mouvements sont souvent dus à ce qui se passe dans notre esprit lors de notre sommeil et dont nous ne nous rendons pas toujours compte. C’est le cas par exemple avec les rêves. La fonction que l’on attribue aux rêves préoccupe les hommes depuis bien longtemps. Avertissement des dieux dans l’Antiquité ou messages prémonitoires dans de nombreuses civilisations, les rêves exprimeraient pour les psychanalystes l’équivalent de l’accomplissement d’un désir refoulé, traduit de façon symbolique. Le contenu des rêves est plus ou moins ordonné et logique, même parfois profondément étrange.

Pour Freud, qui a introduit les rêves dans le domaine de l’analyse, ceux-ci sont surtout l’occasion pour l’inconscient et les pulsions refoulées, quand la conscience n’est plus en plein éveil, de se libérer et de s’exprimer. Ainsi, tout rêve est réalisation de désir. Le rôle de l’interprétation des rêves est important afin de comprendre leur origine et ainsi de nous comprendre nous-mêmes, notre partie inconsciente. Freud confie cette interprétation au psychanalyste qui utilise alors une méthode concurrente à l’hypnose et à la libre association pour accéder à l’inconscient.

Pour Nietzche, le rêve a une fonction heuristique, c’est-à-dire qui aide à la recherche, à la découverte de faits. Ceci dit, les rêves, bien que étranges, sont aussi parfois désagréables voire terrifiants, provoquant de l’anxiété. On parle alors de cauchemar. Leur cause est diverse. Cela peut provenir d’une peur ressentie dans la journée, d’un conflit intérieur, d’un stress dû à un changement ou d’un événement marquant, par exemple. Une réflexion sur nos rêves peut donc nous permettre de nous comprendre davantage.

Le sommeil n’est pas un état facile à acquérir pour tout le monde. En effet, nombre d’entre nous, soit environ un Français sur cinq, souffre d’insomnie. Cette dernière se traduit par un sommeil de mauvaise qualité avec des difficultés d’endormissement, des réveils multiples dans la nuit, ou un réveil trop précoce le matin. Elle a toujours un retentissement sur la qualité de la journée. Fatigue, irritabilité, troubles de l’humeur, de la mémoire ou de la concentration sont les impacts ressentis par les insomniaques à l’inverse de ceux ayant un sommeil répondant à leur besoin qui sont généralement de meilleure humeur et plus performants. Ces troubles peuvent être expliqués par différents facteurs de nature variée tels que le stress, l’anxiété, un excès de caféine, ou une mauvaise literie. Et en effet, cette expérience rarement agréable est une double peine car il y a non seulement la privation de sommeil et ensuite une anxiété que cette insomnie provoque qui renforce la difficulté que l’on a s’endormir. L’insomnie délivre alors sa première vérité : celle de notre impuissance face au sommeil, qui se confirme aussi par l’inverse comme lorsque nous nous endormons alors que nous sommes en train de conduire. Nous ne décidons pas de nous endormir ni de nous réveiller. Le sommeil est une nécessité dont dépend notre survie mais sur laquelle nous n’avons aucun pouvoir. Cependant, l’insomnie, en nous apprenant la lucidité la nuit alors que l’insomniaque veille, nous invite à l’étendre le jour.

Cet état complexe qu’est le sommeil occupe environ un tiers de notre temps et est primordial pour notre santé, favorisant la croissance de l’enfant et le développement de son cerveau ; il nous accompagnant tout au long de notre existence notamment pour assurer un rôle de récupération physique et psychique et est particulièrement mystérieux à mes yeux. Je le qualifierais même d’impressionnant alors que chaque jour je laisse mon état psychique de dormeur se retirer de la réalité, abandonnant la perception du monde extérieur. Le sommeil est un trou noir, qui ne montre de soi que sa disparition, son enfouissement. C’est le territoire de la non-conscience, de la non-pensée, bien qu’il soit tout à fait possible de se rendre compte que nous sommes dans un rêve, d’avoir conscience que nous sommes en train de rêver : c’est donc une forme de conscience qui nous échappe la plupart du temps, probablement encore plus que le reste. Mais est-ce que la conscience n’est-elle pas justement un phénomène qui nous échappe la plupart du temps ? Sommes-nous conscients du mouvement qui prodigue l’oxygène qui passe par nos narines puis dans notre trachée pour atteindre nos poumons en un instant précis ? Probablement pas. Ceci-dit nous sommes conscients de respirer. C’est un automatisme. Dans la conception matérialiste, chez Marx par exemple, la nuit n’est qu’un intervalle utile au travailleur pour restaurer ses forces.

Clara M., Terminale

Le Sommeil de Saint Pierre, Giuseppe Antonio Petrini, 18e siècle




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