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Motus et bouche cousue

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Tout ce que l’on me répète…

Tenir sa langue, coudre ses lèvres avec du fil rouge, fermer sa bouche à clef, voilà tout ce que l’on me répète, depuis bien longtemps. Bavarde, je le suis, indéniablement. Pragmatique, aussi …

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Pragmatique, aussi…

bd5 bd4 bd3 Bd2 Alors que je n’avais pas six ans, j’ai pris une décision qui révolutionna ma vie: je connaissais la cachette de maman, celle où elle rangeait son fil avec les aiguilles. Je l’avais maintes fois vue recoudre une chaussette, ou bien un pull, et je pensais que ce n’était sûrement pas compliqué.

Avec mes précieux doigts, je mis le fil dans le chas. Du fil rouge, celui de la même couleur que mes lèvres, d’après maman. Je me suis concentrée, j’ai tenu ma langue, et ne l’ai pas dit à ma délicate maman. Et, tout doucement, avec le courage de l’enfant qui grimpe à l’arbre, je piquai la minuscule aiguille sur ma lèvre saignante, et transperçai ma petite langue. Ne pas souffrir, ne pas souffrir, me répétais-je … J’avais envie de crier, d’hurler toutes les souffrances du monde ! Mais je tenais bon. Minutieusement, devant le miroir de ma poupée, je perforai ma lèvre du haut. Du sang coulait sur mon menton, et mes lèvres gonflaient immanquablement, sans que je puisse faire quoique ce soit. Une larme coula sur ma joue rose. Je recommençai, cette fois, de haut en bas. Et puis, encore une fois, de bas en haut. C’est déjà suffisant, me dis-je. Le sang attaquait mon cou. Un rapide petit noeud, et je courus sous la douche pour rincer tout ça.

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Je piquai la minuscule aiguille sur ma lèvre.

Oui, j’étais fière, mais c’était une fierté douloureuse que je ressentais…

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Oui, j’étais fière !

Je suis descendue en vitesse, voulant à tout prix raconter cela à maman. J’ouvris la bouche et, nan, pas à tout prix, j’avais déjà enduré bien des blessures. Mes lèvres s’écartèrent légèrement, mais la douleur me lança plus fort encore. Je refermai rapidement mes lèvres, du peu que je les avais ouvertes.

Et je pris conscience que ma mère était devant moi. Elle était bouché bée, et moi, bouche percée. Je voulus lui expliquer, mais comment se faire comprendre sans pouvoir parler ? Ma mère reprenant ses esprits, elle courus chercher ses fins ciseaux, affolée. En voyant sa réaction, je me mis à pleurer.

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Elle était bouché bée, et moi, bouche percée.

Avez-vous déjà pleuré les lèvres cousues ?

 

Dessin : Hasna Latrache

Texte : Clémentine Bienenfeld




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