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La tâche – épisode 3

En me dirigeant vers l’entrée pour la seconde fois, je fulminais à la fois contre le l’importun qui me mettait dans une situation très inconfortable et la police qui osait soupçonner mon innocence. J’avais immédiatement résolu de tout avouer, de livrer sans état d’âme le fugitif à ses poursuivants, considérant qu’il ne s’agissait nullement de trahison dans la mesure où celui-ci ne m’avait jamais demandé mon consentement – consentement que je ne lui aurais rétrospectivement d’autant moins accordé que je savais maintenant que la police viendrait sonner à ma porte quelques minutes plus tard – ; mais dans ces conditions : comment accepter l’attitude de la police, qui, par son intrusion, venait accréditer l’idée que j’étais fautif, ce que je n’étais précisément pas ? Cependant, en franchissant les quelques mètres qui me séparaient de la porte, j’en rabattis un peu, la crainte l’emportant à présent sur l’acrimonie, et mes jambes me semblèrent moins assurées que je ne l’eusse voulu.
Les deux policiers qui me firent face étaient à peu près de ma taille, de corpulence ordinaire et d’âge médian. S’ils ne s’étaient pas annoncés clairement, je les aurais pris sans doute pour des représentants de commerce, avec leurs manteaux couleur crème, leurs chapeaux mous et leurs pantalons de toile un peu difformes pour avoir été trop longtemps portés. Ils posèrent sur moi des yeux mous et presque distraits. Après une dizaine de secondes d’un face à face pesant quoique dépourvu de véritable tension, le plus âgé des deux sortit de sa poche sa plaque, la leva vers mon visage et débita d’une voix morne : « Inspecteur Rochas, police. Nous voudrions nous entretenir avec votre visiteur ».
Ce rappel de ma complicité – quoiqu’involontaire, je le répète – sonna pour moi comme une accusation et réveilla en moi un sursaut de fierté. Je lâchai : « Visiteur ? Qui vous dit que j’ai un visiteur ? » Mon interlocuteur leva les sourcils et il me regarda étrangement : « Nous étions posté en bas de votre immeuble lorsqu’il y a pénétré et nous l’avons suivi jusqu’ici. » répliqua-t-il d’un ton très calme. Je sentis mes jambes me lâcher pour de bon cette fois, et des mouvements nerveux agitèrent mes épaules. Je bus d’un coup le whisky préparé à l’intention de l’intrus et dont je tenais encore le verre en main, et m’effaçai pour leur laisser le passage.
Les policiers eurent tôt fait de fouiller le vestibule et le salon, qui renferme lui-même l’alcôve de ma chambre. Ils s’approchaient doucement de chacun des meubles, objets, tableaux et les examinaient sous tous les angles avec une telle dextérité que j’avais peine à suivre leur progression. Il ne resta bientôt plus que mon atelier, derrière la porte du fond – là où je savais qu’était allé mon visiteur. Je n’eus pas le courage de les y suivre, attendant en tremblant le dénouement de cette perquisition et ses conséquences inévitables. Je tendis l’oreille, mais je n’entendis aucun bruit anormal pendant les longues minutes qui passèrent. Enfin les deux policiers ressortirent de la pièce, toujours impassibles, comme s’ils venaient d’accomplir une vulgaire tâche administrative. Ils étaient seuls.

V.D.




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