full screen background image

La tâche – 6

Dehors la nuit s’avançait et l’air encore tiède de septembre me rasséréna presque immédiatement. Il est de ces atmosphères qui portent en elles le réconfort d’une friandise ou d’une musique douce. Une voiture passa, pétaradant et crachant au carrefour de la Grand-Croix un nuage de fumée. Des lumières s’allumèrent aux fenêtres des immeubles, comme des étoiles proches et chaudes. Je me pris à regarder les silhouettes vaquer à leurs occupations du soir ; ici, derrière une dentelle pâle, on préparait un repas ; là, deux enfants faisaient leurs devoirs sur la table de la salle à manger ; plus loin sur ma gauche, une femme lisait à la lueur d’une veilleuse cachée par un rideau. La banalité de la vie pénétrait en moi comme une liqueur, me rendait mes forces, clarifiait ma pensée.
Je marchai d’un pas rapide jusqu’à la place des Deux-Victoires. La boulangère tirait le rideau métallique devant la vitrine éteinte de son magasin. Le marchand de vin, qu’il m’arrivait parfois de saluer de loin, discutait avec un vieux monsieur dont seules certaines syllabes me parvenaient, étrangères certainement, peut-être allemandes ou hollandaises. A un moment, je trébuchai dans un caniveau et je m’entendis rire ! Cela me semblait si loin, cette tâche et cette disparition ! Le monde était tellement plus rassurant !
Au coin de la place, je parvins enfin au petit café des Amants. J’y avais mes habitudes et je m’assis au bar avec cette nonchalance des clients réguliers, saluant d’un coup de menton le patron. Il m’apporta un Fernet, dont l’amertume finit par chasser les dernières ombres d’inquiétude qu’il me restait encore. Tout ne semblait plus qu’une mauvaise rêverie, telle que les fins de nuit peuvent parfois faire remonter en notre mémoire, comme une mauvaise odeur venant du fond d’un placard à balais, aussitôt disparue lorsque la porte est fermée. Des pensées variées passaient dans ma tête, mes prochaines vacances, un projet délicat dont il faudrait que je discute de nouveau avec un client, une commande de matériel à finaliser… La soirée se promettait de finir comme toutes les autres, dans la banalité du quotidien.
Au bout de quelques minutes cependant les intonations d’une conversation attirèrent mon attention. C’était un couple, attablé dans un coin de la salle, dont la bonne humeur et les rires dépassaient en intensité le brouhaha de voix et de vaisselle du café. Je me retournai et, en multipliant des coups d’œil qui se voulaient discrets mais qui l’eussent pas été si les deux clients s’étaient trouvés moins occupés l’un par l’autre, je pus donner cours à ma curiosité. La femme, que je voyais assez bien de ma place avait une cinquantaine d’année ; elle avait les manières de cette bourgeoisie citadine que je fréquentais moi-même pour mon travail plus que par goût, mais il y avait dans son attitude de la franchise et de l’intelligence ; la conversation qu’elle tenait n’était pas de convenance et semblait appeler la mise en œuvre de toute son attention, de tout son corps même. L’homme, en revanche, je ne le voyais que de dos, et ses gestes vifs, presque brusques, et l’effet qu’il provoquait sur sa compagne m’intriguèrent. Je restais donc au comptoir en attendant qu’il se montrât enfin.
Au bout d’un certain temps enfin, je compris qu’ils allaient partir. La femme se leva et l’homme s’avança vers elle pour lui tendre son manteau. Lorsque je vis son visage, je fus pris de tremblements irrésistibles. L’homme qui se tenait à quelques pas de moi était le même qui s’était introduit chez moi dans l’après-midi et que la tâche avait fait disparaître !




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *